En avril dernier, notre reportage dans la forêt sanctuaire de Muttersholtz, en Alsace, vous a beaucoup fait réagir.

Parler de la mort et de ce qu’il advient de nos corps n’est pas considéré comme un sujet très fun. Et pourtant, vous avez été nombreux à saluer l’initiative et poser de (bonnes) questions.

Peut-on vraiment se faire enterrer en forêt ? Se faire composter ? Est-ce légal ? Plus écologique ? Plus cher que des funérailles classiques ?

J’ai donc demandé à notre journaliste Thibaut d’enquêter sur ces nouvelles façons de retourner à la terre, qui bousculent profondément notre rapport à la mort (et à la vie).

Les enjeux

  • Un enterrement classique émet en moyenne 833 kg de CO2 (soit l’équivalent de 4000 km parcouri en voiture), selon une étude menée par les services funéraires de la Ville de Paris. Le bilan peut monter encore bien plus haut avec un monument funéraire.

Les sols des cimetières sont aussi chargés en polluants : formol, vernis, métaux, vêtements synthétiques, résidus de putréfaction, métaux lourds, ou même bactéries et virus…

  • La crémation fait mieux, mais elle n’est pas neutre. La combustion à très haute température consomme des énergies fossiles — à tel point que son bilan carbone monte à 233 kg de CO2 — et rejette des particules fines.  

En France, seules ces techniques sont autorisées. Les alternatives doivent donc se frayer un chemin dans cet espace réglementaire étroit.

Première option : l’enterrement écologique

Ivry-sur-Seine, Niort ou Thiais proposent désormais des “espaces écologiques” dédiés aux funérailles.

Le cimetière naturel de Souché, à Niort

Ici, pas de soins mortuaires très polluants ni de matériaux superflus. On privilégie des cercueils en bois brut, sans vernis, et une place plus importante est laissée à la végétation. À Ivry, on trouve même des stèles en bois.

Résultat → un bilan carbone réduit + un coût inférieur d’environ 20 % à une concession classique.

Encore un cran au-dessus, il existe les forêts sanctuaires — concept que j’ai découvert au cours de mon fameux reportage — où les urnes funéraires sont enterrées directement au pied des arbres, dans des espaces forestiers dédiés.

L’idée est intéressante à double titre :

  • Ces lieux permettent de créer ou préserver des zones de nature à proximité des villes.

  • Contrairement à une forêt classique, leur sanctuarisation protège durablement les arbres : ils ne peuvent ni être coupés ni exploités pour leur bois. Autrement dit, on crée des espaces naturels protégés pour des décennies, voire des siècles.

Repenser les cimetières comme des espaces davantage végétalisés pourrait avoir un impact considérable. La France compte près de 40 000 cimetières → s’ils étaient tous transformés en forêts, cela reviendrait à végétaliser l’équivalent de deux fois la superficie de Paris 🌳

Le frein principal de ces options reste leur manque de visibilité. Ces espaces sont encore peu connus et souvent sous-utilisés.

Et surtout, ils ne révolutionnent pas totalement la logique de l’inhumation. L’emprise au sol reste similaire, voire plus importante, puisqu’il faut aussi préserver de l’espace pour la végétation.

Deuxième option : la terramation

Une alternative encore plus radicale existe : la terramation. L’idée ? Permettre au corps de retourner pleinement au cycle du vivant, plutôt que d’être enfermé dans un cercueil ou réduit en cendres.

Elle évite l’usage de produits chimiques, limite fortement les émissions de CO₂ et ne mobilise pas d’infrastructures énergivores. Mieux encore, l’humus obtenu peut enrichir les sols et soutenir la biodiversité au lieu de la dégrader.

Mais elle pose des défis techniques, sanitaires comme réglementaires.

Elle prend aujourd’hui trois grandes formes, comme l’explique Damien Charabidze, professeur de biologie à l'Université de Lille et directeur du projet de recherche F-compost (et que nous avons interviewé sur le sujet en vidéo) : 

  • La terramation hors-sol et contrôlée → Le corps est placé avec des matières végétales dans un cocon ou dans un sarcophage à l'atmosphère contrôlé (température, humidité, mouvements réguliers).

    En un mois, bactéries et micro-organismes transforment l’ensemble en humus — seuls les os subsistent, avant d’être réduits en poudre. C’est la méthode la plus rapide et la plus maîtrisée sur le plan sanitaire, mais elle reste limitée à quelques structures, notamment aux États-Unis et en Allemagne.

  • La méthode belge, appelée humusation → Le corps, enveloppé dans un linceul, repose sur un lit végétal recouvert de paille, copeaux et déchets verts. On humidifie, puis on laisse la décomposition suivre son cours pendant plusieurs mois. Cette méthode reste expérimentale, et ses conditions optimales sont encore étudiées.

  • L’approche “humo sapiens” → C’est l’option la plus proche d’une inhumation classique, défendue en France notamment par l’association Humo Sapiens. Le corps est placé en terre, sans cercueil, où il se décompose naturellement en 1 à 2 ans. Les résidus sont ensuite dispersés dans un jardin du souvenir, souvent planté d’arbres (pas de tomates bien sûr !).

En France, la terramation n’est pas autorisée pour l’instant, puisque le cercueil reste obligatoire.

Mais le sujet avance.

Une étude a conclu qu’une évolution législative serait possible sans révolutionner la législation (le Code funéraire). La députée Élodie Jacquier-Laforge proposait même en 2023 un amendement pour permettre l’humusation humaine à titre expérimental.

Et des expérimentations sont en cours à Bordeaux et en région parisienne sur des carcasses animales afin d’évaluer les effets sur les sols et les nappes phréatiques.

Preuve que, même sur ce sujet hautement sensible, les lignes commencent doucement à bouger.

Concrètement, je fais quoi ?

  • D’abord, j’en parle autour de moi. Parce que oui, parler de la mort, c’est aussi parler d’écologie. Et mettre ces sujets sur la table permet de faire émerger, et d’encourager, des alternatives plus respectueuses du vivant, comme la végétalisation ou la naturalisation des espaces funéraires.

  • Si se faire inhumer dans une forêt vous intéresse, vous pouvez explorer la carte des forêts sanctuaires afin de repérer la plus proche de chez vous (et vous renseigner auprès de sa mairie).

  • Pour nourrir votre réflexion, voici quelques ressources intéressantes :

    • Funérailles écologiques → Un guide pratique sur les alternatives funéraires plus respectueuses de l’environnement

    • Chroniques de mon crématorium → Le témoignage d’une croque-mort américaine qui milite pour repenser nos rites funéraires.

    • Les Charognards Une enquête sur les dérives du business funéraire.

    • A Will for the Woods → Dans ce documentaire, l’Américain Clark Wang raconte son choix, et son chemin vers un enterrement naturel.

Terramation, forêts sanctuaires, humusation, don d’organes… Au final, ces alternatives interrogent nos pratiques funéraires, mais aussi notre rapport intime à la nature.

Mourir autrement, c’est aussi imaginer une place différente pour nos corps après la vie : redevenir une ressource vivante plutôt qu’un déchet à gérer. Ou comment boucler la boucle d’une vie (écolo) bien remplie.

📌 Retrouvez toutes les sources utilisées pour écrire cet article dans cette page.

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